Ce texte est extrait du livret Tout autour l'eau, le livret en version papier est disponible sur commande ici ou à la galerie Eva vautier 2 rue vernier, 06000…
Ce texte est extrait du livret Tout autour, l’eau , le livret en version papier est disponible sur commande ici ou à la galerie Eva vautier 2 rue vernier, 06000 Nice Ce livret raconte l’histoire de l’exposition de Benoît Barbagli Tout autour, l’eau et ce qu’elle défend. Elle donne également à voir des œuvres d’autres artistes : celles d’Aimée Fleury, de Mona Barbagli, d’Evan Bourgeau, de Katalina Cearca ainsi qu’un poème de Tristan Blumel. Plus d’informations sur l’exposition Sisyphe collectif III (vue in situ), 2021, 246 × 308,7 cm Plus l’effondrement frappera fort, plus la joie sera nécessaire. Ne vois pas dans ces mots, un don’t look up 1 détournant le regard des causes, mais bien un outil à usage révolutionnaire. La joie est le liant de nos interactions, une puissance d’agir, une puissance de construire collectivement. En rendant possible le commun, elle devient un acte de résistance. Sans le commun, la pensée écologique déraisonne. Les limites planétaires dépassées 2 une à une, que peut donc la joie, que peuvent quelques corps immergés nageant en cercle sous l’eau, sans vêtement, sans outil, sans parole ? Quelques mouvements frénétiques pour atteindre la surface, prendre une respiration et replonger, en apnée, en apesanteur : tout autour l’eau, tout autour la vie. À plusieurs, nu·e·s, immergé·e·s dans l’eau, se déconstruisent les sophistications de notre culture, se redessinent les rapports immédiats dont la nature est le premier lien, omniprésent, indépassable. Au-delà des qualités (ou de leur absence) de composition technique, d’originalité visuelle, d’exécution, c’est la résonance des liens et des émotions humaines immergés dans la nature qui composent une esthétique : une éthique de la perception. Depuis notre entrée dans l’ère anthropocène, l’eau, origine de la vie, monte. Les mers s’élèvent de 3,5 mm par an. Les facteurs sont divers (fonte des glaces, dilatation des océans…) 3 mais une chose semble sûre, nous avons une responsabilité collective. Sous le paradigme de la science, la montée des mers réactive nos craintes millénaires du déluge. L’eau est à la fois omniprésente et précieuse, polymorphe, fluide, calme ou tempétueuse. Les 70% d’eau qui nous composent résonnent avec la part égale d’eau que recouvre la surface terrestre. Si la science observe cette comparaison, la poésie, elle , la poursuit et suggère que cette égalité induit une relation entre la mer et nous-mêmes : notre esprit, notre cerveau, ne stocke pas notre histoire et notre mémoire localement, mais agit comme un récepteur dont le corps en constitue l’antenne qui ne vient qu’interpréter, et individualiser nos pensées. Notre mémoire, c’est l’eau elle-même. L’émotion en est le message, et la joie, l’outil le plus puissant pour y accéder. La joie elle-même est le moteur ou le prétexte, le désir ou l’exigence de nos plongeons et immersions répétées dans ces mers, lacs et rivières, comme un moyen d’agrandir le commun, d’agrandir l’accès à notre entité collective. C’est sous l’égide de cette histoire, que maintes et maintes fois, nous sommes allé·e·s sous l’eau, dans un lit de posidonies à Saint-Jean-Cap-Ferrat, Nous avons essayé de nous endormir sous l’eau (2018), ou encore de jouer de la musique sous-marine dans les calanques du Trayas, Jazz underwater (2021). Submarine Jazz duo , 2022, 130 × 70,1 cm Tout autour, l’eau , relate ces histoires qui deviennent, images puis mythes. L’une d’entre elles prit place en septembre 2021 au lac de Saint-Cassien, pour l’exposition Sous le Chaos, la vie , introduction en quelque sorte à l’exposition Tout autour, l’eau . Tenir huit secondes sous l’eau, remonter, plonger à nouveau. On répète cela autant que possible… L’appareil, fixé sur un bidule volant à hélice, prend des photos à intervalles de cinq secondes. Il fallait donc tenir au moins ce temps, plus celui de plonger, tout cela synchronisé entre nous. Éprouvant ! Nous étions cinq ce jour-là : Aimée, Benoît, Diego, Katalina et Yoan. Contraint·e·s par les objets environnants pour la réalisation des scènes, nous avions déplacé des pierres d’une rive à l’autre. Leur poids nécessitait un effort de collaboration. Un travail qui peut sembler absurde ou incongru mais dont les corps livrés à la puissance évocatrice de l’eau, exaltent nos imaginaires. Les images qui en émergent se mêlent à nos archétypes culturels. Chaque défi a deux visages, celui qui s’oppose à vous et celui de l’opportunité qu’il vous propose. Ce jour-là, ce fut une résolution des mythes fondateurs de l’individu moderne, le mythe de Sisyphe devint une épopée collective. En reconstruisant le sens perdu du travail éternellement répété dans un élément commun. Ce second visage, la joie , résonne dans l’eau, avec nous. Sisyphe collectif II , 2021 L’eau des mers monte, celle des rivières et des lacs en cette fin d’été 2022 était au plus bas. Nous avons cherché les champs de posidonie qui nous permirent de réaliser la série Hydrophila 4 quelques mois plus tôt, ils étaient hors de l’eau. Hydrophilia , 2022, 120 × 67,8 cm Que peut donc la joie, si l’eau disparaît ? Que peut la joie si elle ne mute pas en surtension électrique pour déconnecter les plateformes boursières, le capitalisme et les Intelligences Artificielles qui aspirent le réel ? Que peut la joie sans décroissance économique ? Ces mots ne sont pas une injonction au bonheur, une telle injonction serait toujours à questionner si elle n’exigeait pas à faire germer et grandir le révolutionnaire. Sans révolution anti-capitaliste, sans révolution du genre et sans révolution écologique, la joie n’est que divertissement. L’artiste est-il·elle encore cet individu excentrique, attirant la lumière par la liberté dont il dispose d’être lui-même, par l’indifférence qu’il affiche à la pression des normes sociales ? L’art est-il et doit-il être le bruit d’un individu qui se libère ? Sœurs l’une de l’autre, l’art et la liberté ont vu lors de ces dernières décennies, leur relation profondément évoluer. L’avant-garde…