Détruire l'argent
Pièces rebelles, droit de lèse-majesté et paradoxes du marché de l'art militantBenoît Barbagli Vautier
I
Détruire l’argent — le projet
Il y a quelque chose d’archaïque et de précis dans le fait de faire fondre de l’argent. Le métal se liquéfie, perd sa forme officielle, redevient matière brute — nordique, chaude, anonyme. Puis il se refige. Et ce qui ressort du moule n’est plus tout à fait la même chose qu’avant, même si le poids est identique, même si la valeur nominale n’a pas bougé d’un centime.
Vue des differentes pièces du projet Détruire l’argent
Il y a quelque chose d’archaïque et de précis dans le fait de faire fondre de l’argent. Le métal se liquéfie, perd sa forme officielle, redevient matière brute — nordique, chaude, anonyme. Puis il se refige. Et ce qui ressort du moule n’est plus tout à fait la même chose qu’avant, même si le poids est identique, même si la valeur nominale n’a pas bougé d’un centime.
Détruire l’argent est une série de pièces d’euro refondues et remoulées. Chacune conserve côté pile sa valeur officielle — 10, 20, 50 centimes — et porte côté face un symbole de contre-pouvoir gravé à la place de l’effigie républicaine. Extinction Rébellion. Gilet jaune. Mouvement autonome. Ne travaille jamais. Liberté Égalité Sororité. Drapeau antifasciste. Et plus récemment, en 2023 : Soulèvements de la Terre et Siamo Tutti Antifascisti. Neuf pièces d’abord, puis onze — chacune numérotée, accompagnée d’un certificat d’authenticité, chacune dont les fichiers 3D sont simultanément disponibles en copyleft sur Thingiverse.
Le processus est artisanal et délibérément visible : des pièces d’euro achetées dans le commerce, fondues dans un four artisanal à haute température, coulées dans un moule en résine calcinable par la technique de la cire perdue. Le métal s’évapore un peu dans le four — il y a des pertes. Ce que l’on récupère pèse légèrement moins que ce que l’on a mis. Ce détail compte : aucune valeur n’est créée, seulement transformée, et partiellement détruite.
Contre expression symbolique du pouvoir normatif, Or Nordique, 2020
Les chutes et résidus de métal récupérés dans le four ont donné naissance à une œuvre complémentaire : Contre expression symbolique du pouvoir normatif. Un moulage de mon propre poing levé — geste lié aux luttes révolutionnaires et anticapitalistes — fondu dans ce même or nordique, posé sur un socle circulaire fait des restes de fonte. Ce que l’expression officielle du pouvoir monétaire laisse comme résidu, transformé en son exact contraire : un symbole de résistance collective, forgé dans la matière même du capital désagrégé.
L’ensemble de ces symboles partage une logique : ce sont les préceptes d’une constituante citoyenne possible. Pas une idéologie fermée, pas un manifeste partisan — mais les valeurs-boussoles d’une démocratie réelle, inscrites non pas dans du marbre, mais dans du métal qui passe de main en main, qui s’use, qui circule, qui disparaît dans les poches. Mettre ces contre-pouvoirs dans la main du peuple, littéralement.
Le jour ou l’argent disparaitra, , Palam, Photographie, 2020
II
Genèse — Sous la glace, l’eau et le collectif Palam
Ce projet ne surgit pas du néant. Il naît d’un paradoxe fondateur qui mérite d’être dit clairement.
En 2019-2020, le collectif Palam — dont je fais partie — se voit proposer une exposition à la Caisse d’Épargne de Nice Masséna. Une banque. Lieu chargé à l’excès de la symbolique normative du pouvoir monétaire, espace radicalement étranger au white cube, marqué par la charge de ce qu’il représente économiquement et socialement. La question se pose frontalement : accepter, c’est entrer dans l’antre du capital. Refuser, c’est se priver d’un budget de production, d’une visibilité centrale, d’un public différent de celui que l’on côtoie dans les circuits habituels de l’art contemporain. Il n’y a pas d’espace neutre — c’est une décision à assumer, pas à esquiver.
Nous acceptons, avec le souci d’interroger profondément ce cadre. La question que nous nous posons : quelle serait la manière la plus écologique, la plus radicale, la plus cohérente d’utiliser ce budget alloué par une banque ? La réponse émerge lors d’une marche collective organisée pour faire le brainstorm de l’exposition — emmitouflés dans des couvertures autour d’un feu, près d’un refuge au cœur du Mercantour, la nuit tombant sur deux mètres de neige. Le lendemain, nous descendrions vers un lac gelé : sous la neige, la glace, sous la glace, l’eau. La destruction de l’argent était peut-être l’acte le plus puissant — politiquement, écologiquement, symboliquement.
Nous scindons le budget en deux, matérialisons la moitié en pièces d’or nordique, construisons un four à fusion, et fondons le tout en une boule de quinze kilos. Cette boule, transportée à dos dans les hautes montagnes du Mercantour, y est cachée sous la neige — non pas une œuvre accrochée dans un espace de monstration, mais le centre névralgique d’une chasse au trésor invitant les visiteurs à quitter l’enceinte de la banque, à sortir de la ville, à s’enfoncer dans la nature pour y trouver ce que l’économie avait cessé d’être : une matière, un poids, une chose réelle. La banque avait financé sa propre critique, sans le savoir ou sans vouloir le voir.
Film documentaire réalisé par Evan Bourgeau avec le collectif Palam
C’est parallèlement à ce geste collectif, et non à partir de lui, que j’ai développé Détruire l’argent comme projet personnel autonome. Le collectif posait la question de la destruction symbolique de l’argent à l’échelle d’une exposition. Je posais la question de ce que l’on met à la place — sur la pièce elle-même, dans le métal qui circule.
IV
Les luttes comme matière première du pouvoir — dimension politique
Il est commun de penser que l’art joue un rôle subversif — qu’il résiste, qu’il conteste, qu’il ouvre des brèches dans l’ordre établi. Le pouvoir lui-même aime à le dire. Mais cette idée repose sur une confusion qu’il faut dissoudre : celle qui suppose que le contenu politique d’une œuvre détermine son effet politique. Ce n’est pas le cas. Ce qui détermine l’effet d’une œuvre, c’est le cadre institutionnel dans lequel elle circule — et ce cadre, le pouvoir le contrôle.
Le néolibéralisme des années 2000-2020 a progressivement intégré les luttes sociétales — féminisme, droits LGBTQI+, certaines formes d’écologie — à son discours. Non par conviction, mais par utilité : ces luttes ne remettaient pas en cause la structure économique dont il était l’expression. On peut être féministe et détruire le code du travail. On peut défendre les droits LGBTQI+ et financer des énergies fossiles. La Caisse d’Épargne peut soutenir une exposition écologique. Cette compatibilité n’était pas un accident — c’était une stratégie de légitimation : absorber les symboles de la contestation pour démontrer que le système peut les contenir sans se transformer.
Mais ce serait une erreur de conclure que les luttes sociales — lutte des classes, critique du capital, contestation frontale des politiques économiques — auraient été immunisées contre cette récupération. Elles l’ont simplement été différemment : non pas intégrées, mais marginalisées, invisibilisées, laissées hors du champ de la légitimité institutionnelle. Le mouvement des Gilets jaunes en est l’exemple le plus frappant : l’un des mouvements sociaux les plus puissants de la Ve République est aujourd’hui quasi absent des galeries et des musées français.
Ce que le moment politique de 2025-2026 rend visible, c’est que la dynamique s’est inversée sans que la logique ait changé. La droite dure au pouvoir retourne les mêmes luttes sociétales contre leurs sujets : « l’idéologie du genre » comme menace, « le wokisme » comme ennemi intérieur, les droits LGBTQI+ comme front culturel à défaire. Ce qui servait de caution progressiste hier devient cible réactionnaire aujourd’hui. Le mécanisme est symétrique : dans les deux cas, les luttes émancipatrices sont instrumentalisées comme matière première de la domination sociale — dans un sens ou dans l’autre, selon les besoins du bloc au pouvoir.
Ce que cela révèle, c’est que le problème ne réside pas dans le contenu des luttes mais dans leur rapport au pouvoir institutionnel. Une lutte qui obtient la reconnaissance institutionnelle ne s’en trouve pas nécessairement renforcée — elle peut s’en trouver neutralisée, retournée, vidée de sa force subversive au moment même où elle est célébrée. Détruire l’argent est né précisément dans ce constat : que les symboles doivent circuler hors des institutions qui les absorbent, dans le métal qui passe de main en main, sans catalogue de prestige ni caution bancaire.
Et quand cette circularité du pouvoir ne suffit plus à contenir la contestation, l’intervention directe prend le relais.
V
Darmanin, commissaire d’exposition — censure et pouvoir
En octobre 2020, l’artiste italien Paolo Cirio devait présenter Capture au Fresnoy, le Studio national des arts contemporains à Tourcoing — ville dont Gérald Darmanin était maire jusqu’à peu, et dont il siégeait au conseil d’administration. L’œuvre présentait les visages de 4 000 policiers français et invitait le spectateur à les identifier, inversant l’usage de la reconnaissance faciale que la police elle-même réclamait pour surveiller les manifestants.
Darmanin demanda sur Twitter l’annulation de l’exposition et la fermeture du site web de l’œuvre, sous peine de saisir les juridictions compétentes. Le Fresnoy annula l’exposition. Les syndicats de police se félicitèrent publiquement de cette censure. Un ministre de l’Intérieur venait de se faire commissaire d’exposition — décidant, depuis son compte Twitter, de ce qui pouvait ou non être montré dans une institution culturelle. À l’époque, cela avait choqué — comme un geste limite, exceptionnel, difficile à imaginer se reproduire.
Il se reproduit. Systématiquement. Et il change de forme.
En décembre 2022, lors d’un déplacement de Darmanin à Nice, des policiers recouvrirent d’un drap noir la vitrine de la librairie Les Parleuses, qui exposait des collages féministes dénonçant l’impunité des violeurs. Le tribunal administratif de Nice jugera plus tard cette décision illégale — mais le drap était passé, et le message envoyé.
Ce qui semblait être des dérapages individuels s’est depuis révélé être une logique structurelle. En 2024-2025, la censure culturelle s’est institutionnalisée — non plus par l’acte d’un ministre isolé, mais par la mécanique ordinaire du financement public transformé en levier de contrôle idéologique. En PACA, la région Muselier — sous pression du groupe RN au conseil régional — a supprimé en avril 2025 la subvention de 75 000 euros de l’école de cinéma Kourtrajmé à Marseille, au motif que l’association utilisait l’écriture inclusive sur son site web. La convention de financement était signée et votée. Le RN cria victoire publiquement. En Île-de-France, Valérie Pécresse a retiré 540 000 euros de subventions au festival Rock en Seine en août 2025, après que le festival a refusé de déprogrammer le groupe nord-irlandais Kneecap — engagé pour la cause palestinienne. Pas de décision de justice, pas d’infraction établie : une décision politique sur la programmation artistique d’un festival privé, exercée par le levier du financement public.
Le mécanisme s’est normalisé : ce n’est plus un ministre qui annule une exposition d’un tweet. Ce sont des collectivités qui conditionnent la survie financière des acteurs culturels à leur conformité idéologique. La censure ne se nomme plus — elle s’administre. Et ce qui était inconcevable en 2020 est devenu, cinq ans plus tard, une pratique assumée, célébrée, revendiquée par ses auteurs comme une victoire.
La liberté de création est l’un des thermomètres de la démocratie. Quand un ministre peut annuler une exposition d’un tweet, la fièvre est là. Quand des régions administrent la pensée par le chantage à la subvention, la fièvre est devenue état normal du corps.
VI
L’inframonnaie — dimension juridique
Qu’est-ce qui fait qu’une pièce est vraie ?
Qu’est-ce qui fait qu’une pièce est vraie ?
La question semble triviale. Elle ne l’est pas. Il y a dans le code pénal une asymétrie saisissante : produire de la fausse monnaie est puni de trente ans de réclusion criminelle — plus sévèrement que le viol dans de nombreuses configurations juridiques. La monnaie occupe dans la hiérarchie des valeurs protégées par le droit pénal une place qui révèle tout ce que le pouvoir estime devoir défendre coûte que coûte. Ce n’est pas sa valeur économique intrinsèque — c’est sa valeur en tant qu’expression symbolique du pouvoir normatif.
Je pense ici à la notion d’inframince de Marcel Duchamp — cet intervalle presque imperceptible entre deux états d’un même objet, ce seuil minimal de différence qui fait qu’une chose n’est plus tout à fait elle-même. Duchamp donnait comme exemple la chaleur d’un siège que l’on vient de quitter. Appliquons ce concept au droit monétaire : quel est le changement minimal qui transforme une vraie pièce en fausse pièce ?
Ce que dit le texte
L’article 442-1 du Code pénal sanctionne la contrefaçon — à savoir la fabrication de signes monétaires ayant cours légal « en vue de les mettre en circulation ». Deux conditions cumulatives : la ressemblance trompeuse avec une pièce officielle, et l’intention de circulation frauduleuse. Or, une pièce portant au recto un poing levé à la place de la Marianne ne peut tromper personne sur sa valeur — la confusion est impossible. C’est précisément ce critère de confusion que retient le Règlement européen (CE) n°2182/2004, qui interdit les représentations en euro sur des médailles ou jetons susceptibles d’être confondus avec des pièces ayant cours légal. Dès lors que la confusion est exclue par la nature même de l’objet, le règlement ne s’applique pas.
L’article R. 122-4 du Code monétaire et financier interdit de « dégrader, détériorer ou altérer » les billets de banque — mais ne couvre pas les pièces métalliques selon la même logique. La résistance physique du métal et la traçabilité de la valeur ont historiquement conduit le législateur à traiter les pièces différemment.
Quant à la destruction : depuis l’affaire du billet de 500 francs brûlé en direct sur TF1 par Serge Gainsbourg en janvier 1984, le parquet n’a pas poursuivi. Ce non-lieu de fait, régulièrement cité depuis, a créé un précédent interprétatif — non une jurisprudence formelle, mais un signal clair sur la limite de l’intervention pénale en matière de destruction volontaire de monnaie sans intention frauduleuse. Dans le processus de Détruire l’argent, aucune valeur n’est créée frauduleusement : le poids des pièces refondues est strictement équivalent à celui des pièces d’origine, avec même des pertes inévitables dans le four.
Trois perspectives contradictoires
Perspective légaliste stricte. La pièce, même achetée, reste le support d’un instrument ayant cours légal. Sa refonte altère un bien dont la forme symbolique est protégée par la souveraineté monétaire. Certains juristes défendent l’idée que le porteur n’en est pas « propriétaire » au sens plein — il en a l’usage, mais la valeur nominale reste une créance sur l’État.
Perspective libérale. Dès lors que la pièce a été acquise légalement, le droit de propriété permet d’en disposer librement. La loi protège la valeur d’échange, non l’intégrité physique d’une pièce individuelle. Un précédent belge est éclairant : en 2019, un artiste anversois fondant des pièces de 1 centime pour en faire des bijoux a obtenu de la Banque nationale belge la confirmation écrite que le geste était légal, sous réserve qu’aucune mise en circulation frauduleuse ne s’ensuive.
Perspective critique. Dans État d’exception (2003), Giorgio Agamben montre que le souverain se définit précisément par sa capacité à décider hors de la norme — à intervenir là où la règle n’est pas explicitement posée. La monnaie est l’un des rares objets dont la loi protège la forme symbolique autant que la valeur économique. On peut brûler un drapeau sans infraction en France depuis 2003. On peut détruire une copie de la Constitution. Mais altérer le support de la souveraineté monétaire reste dans une zone grise que le législateur n’a jamais voulu clarifier — précisément pour que le souverain conserve la liberté d’intervenir. C’est l’état d’exception permanent de la monnaie.
Ce qui reste
Ce qui reste, si infraction il y a, c’est un crime purement symbolique : le crime de lèse-majesté contre les signes de la République et de l’Union Européenne. Cette démonstration serait, en elle-même, terriblement révélatrice. Elle avouerait que ce qui est protégé, c’est l’image du pouvoir, son effigie — exactement comme dans l’Ancien Régime dont elle prétend s’être affranchie.
Si je grave un gilet jaune à la place de la Marianne, la seule différence pertinente est l’autorité institutionnelle qui valide ou invalide le symbole. Ce n’est pas la pièce qui est vraie ou fausse — c’est le pouvoir qui décide de ce qui a le droit d’exister comme contre expression symbolique du pouvoir normatif.
VII
Le copyleft — dimension stratégique
Les modèles 3D des pièces de Détruire l’argent sont disponibles gratuitement sur Thingiverse. Quiconque possède une imprimante 3D suffisamment précise et maîtrise les techniques élémentaires de moulage peut les reproduire, les modifier, les diffuser. Les fichiers sont également tokenisés en NFT, rendus indestructibles dans la blockchain si jamais ils venaient à être menacés sur le web classique.
Ce choix du copyleft n’est pas un geste naïf, ni purement idéologique. Il est doublement stratégique.
Politiquement : les symboles que portent ces pièces — Gilets Jaunes, antifascisme, Soulèvements de la Terre — ne m’appartiennent pas. Ils sont le produit de luttes collectives, de corps dans la rue, de milliers de personnes qui n’ont jamais entendu parler de moi. Revendiquer la propriété exclusive de ces symboles serait une forme de vol. Le copyleft est ici une cohérence éthique : si l’œuvre critique la propriété, elle ne peut pas elle-même être propriété.
Juridiquement : je n’ai jamais mis ces pièces dans le commerce monétaire. La seule chose que je m’autorise est de les vendre en tant qu’œuvres d’art — avec un certificat d’authenticité numéroté, une mise en garde explicite sur leur statut juridique indéterminé, et dans le cadre d’une transaction artistique documentée, non d’une circulation monétaire. Ce qui circule librement, en revanche, ce sont les fichiers de modélisation 3D — mis à disposition en tant que créations virtuelles sous licence copyleft. Si quelqu’un décide de produire des pièces physiques à partir de ces fichiers et de les introduire dans le circuit monétaire, il engage sa propre responsabilité, non la mienne.
Il faut laisser planer ce mystère. Les fichiers sont disponibles. Ce que j’ai produit de mes propres mains est documenté, numéroté, vendu comme œuvre avec toute la transparence que cela implique. Ce qui arrive ensuite ne m’appartient plus — c’est exactement le sens du copyleft.
Cette indétermination est l’œuvre.
Cette indétermination est l’œuvre.
VIII
Antifascisme et anticapitalisme — dimension contemporaine
Siamo Tutti Antifascisti. La pièce est en italien, frappée en 2023. Le choix de la langue n’est pas anecdotique.
L’Italie de Giorgia Meloni, héritière directe du post-fascisme italien, gouverne depuis 2022. La France de 2026 n’est pas l’Italie de 2022 — mais elle en prend certains des chemins. Le Rassemblement National structure désormais l’agenda politique français, y compris quand il est dans l’opposition. Les partis qui prétendent s’y opposer adoptent progressivement son vocabulaire, ses obsessions, ses cadres de pensée. Ce glissement n’est pas une mécanique inexorable — mais il est réel, documenté, préoccupant.
Siamo Tutti Antifascisti est donc une pièce anticapitaliste autant qu’antifasciste. C’est affirmer que l’antifascisme n’est pas une valeur parmi d’autres, négociable, susceptible d’être « équilibrée » avec d’autres préoccupations — c’est un préalable démocratique absolu.
La question que pose cette pièce en 2026 est simple : quand une pièce portant ce message passe de main en main à Nice, à Lyon, à Paris, à Marseille — qui peut vraiment dire que ce geste est illégal ? Quel tribunal oserait statuer que l’inscription Siamo Tutti Antifascisti sur une pièce de monnaie constitue un trouble à l’ordre public ?
Et si un tribunal le faisait — cette décision dirait plus sur l’état de la démocratie que tout ce que j’aurais pu écrire dans cet article.
IX
Ce que vaut une pièce rebelle — dimension économique
Les pièces de Détruire l’argent peuvent être acquises. Chaque pièce est accompagnée d’un certificat d’authenticité numéroté — document qui matérialise une tension délibérément maintenue ouverte : celle d’une œuvre copyleft, dont les fichiers circulent librement, mais dont la version physique, façonnée à la main, traversée par l’engagement et le risque juridique, demande à être reconnue comme telle.
Il y a une marge dans cette transaction. Je l’assume sans détour. Ce qui est rémunéré n’est pas le gramme de métal — c’est le travail intellectuel, le cadre théorique construit sur plusieurs années, l’engagement politique qui expose réellement quelqu’un, la fabrication artisanale, et le fait d’avoir posé publiquement des questions que la plupart des institutions évitent. Penser coûte. Risquer coûte. Ne pas prétendre que ça ne coûte pas, c’est encore une forme d’honnêteté.
Ce qui donne sa valeur à une pièce de Détruire l’argent n’est pas réductible à sa matière ni à sa rareté — les fichiers 3D sont libres, n’importe qui peut en principe les reproduire. Sa valeur est dans ce qu’elle condense : un questionnement juridique sur les limites du droit monétaire, un positionnement politique assumé, un geste artisanal précis, une histoire collective. Tenir cette pièce dans la main, c’est tenir quelque chose qui ne circule pas dans les circuits habituels de l’art institutionnel ni dans ceux de la monnaie officielle. Elle est hors-cadre des deux systèmes — et c’est précisément cet écart qui fait sa densité.
Acquérir une pièce, c’est aussi choisir ce qu’on met dans sa poche. Non pas une valeur d’échange garantie par l’État, mais une valeur de position — celle de quelqu’un qui a décidé de porter sur lui une question plutôt qu’une certitude. Porter dans sa poche une contre expression symbolique du pouvoir normatif, c’est un geste discret, quotidien, et profondément politique.
X
Ni totalement officielle, ni véritablement illégale
Ces pièces ont un statut juridique et symbolique indéterminé. Elles ne sont pas des fausses pièces au sens classique — elles n’ont pas augmenté la quantité de monnaie en circulation, elles n’ont pas trompé personne sur leur valeur. Elles ne sont pas non plus des pièces officielles — elles n’ont pas été frappées par la Monnaie de Paris, elles n’ont pas reçu la bénédiction institutionnelle qui transformerait Tintin en monnaie légale et mon gilet jaune en atteinte à l’ordre public.
Elles flottent dans cet entre-deux — et ce flottement n’est pas un défaut du projet, c’est son cœur.
L’art a souvent servi de bouclier aux artistes testant les zones de sensibilité du pouvoir. Si la culture absorbe une œuvre, c’est qu’elle ne gêne pas vraiment — voire qu’elle peut lui être utile. Si le pouvoir intervient directement, c’est que le bouclier a cédé et que l’on est entré dans le champ du pénal. Détruire l’argent se tient délibérément dans l’espace entre ces deux logiques.
Il y a un peu de masochisme dans cette démarche, je ne le nie pas. Si le pouvoir s’en fout, le projet est raté — il n’aura testé qu’une limite inexistante. Si le pouvoir s’y intéresse, il est structurellement plus fort, et la défaite probable. Mais entre ces deux extrêmes, il y a peut-être un espace pour quelque chose d’autre : une œuvre qui pose publiquement la question de ses propres limites, qui invite chaque personne qui la tient dans la main à se demander ce qu’elle tient exactement.
Une pièce. Une valeur. Un symbole. Une question.
Détruire l’argent ne propose pas de réponses — il propose de rendre visible ce que la monnaie fait habituellement de manière invisible : porter et légitimer le pouvoir par l’expression symbolique du pouvoir normatif. Et il propose de retourner ce support contre lui-même, aussi modestement, aussi précairement, aussi paradoxalement que possible.
Le reste appartient à ceux qui tiennent la pièce.
UNE PIÈCE. UNE VALEUR. UN SYMBOLE. UNE QUESTION.
Le reste appartient à ceux qui tiennent la pièce.
BENOÎT BARBAGLI VAUTIER
Les modèles 3D sont disponibles sur Thingiverse. Les pièces originales numérotées sont accompagnées d’un certificat d’authenticité.