Détruire l’argent — le projet Il y a quelque chose d’archaïque et de précis dans le fait de faire fondre de l’argent. Le métal se liquéfie, perd sa forme…
I Détruire l’argent — le projet. Il y a quelque chose d’archaïque et de précis dans le fait de faire fondre de l’argent. Le métal se liquéfie, perd sa forme officielle, redevient matière brute — du cuivre fondu, de l’or nordique, chaud et anonyme. Puis il se refige. Et ce qui ressort du moule n’est plus tout à fait la même chose qu’avant, même si le poids est identique, même si la valeur nominale n’a pas bougé d’un centime. Vue des differentes pièces du projet Détruire l’argent Détruire l’argent est une série de pièces d’euro refondues et remoulées. Chacune conserve côté pile sa valeur officielle — 10, 20, 50 centimes — et porte côté face un symbole de contre-pouvoir gravé à la place de l’effigie républicaine. Extinction Rébellion. Gilet jaune. Mouvement autonome. Ne travaille jamais. Liberté Égalité Sororité. Drapeau antifasciste. Le jour où l’argent disparaîtra . Et plus récemment, en 2023 : Soulèvements de la Terre et Siamo Tutti Antifascisti . Une pièce porte simplement les mots Détruire l’argent — l’œuvre qui se nomme elle-même, le geste qui s’énonce à même son support. Neuf pièces d’abord, puis onze — chacune numérotée, accompagnée d’un certificat d’authenticité, chacune dont les fichiers 3D sont simultanément disponibles en copyleft sur Thingiverse. Le processus est artisanal et délibérément visible : des pièces d’euro achetées dans le commerce, fondues dans un four artisanal à haute température, coulées dans un moule en résine calcinable par la technique de la cire perdue. Le métal utilisé est l’or nordique — alliage de cuivre à 89 %, zinc 5 %, aluminium 5 %, étain 1 % — soit la matière même des pièces d’euro de 10, 20 et 50 centimes. Le métal s’évapore un peu dans le four — il y a des pertes. Ce que l’on récupère pèse légèrement moins que ce que l’on a mis. Ce détail compte : aucune valeur n’est créée, seulement transformée, et partiellement détruite. Contre expression symbolique du pouvoir normatif, Or Nordique, 2020 Les chutes et résidus de métal récupérés dans le four ont donné naissance à une œuvre complémentaire : Contre expression symbolique du pouvoir normatif . Un moulage de mon propre poing levé — geste lié aux luttes révolutionnaires et anticapitalistes — fondu dans ce même or nordique, posé sur un socle circulaire fait des restes de fonte. Ce que l’expression officielle du pouvoir monétaire laisse comme résidu, transformé en son exact contraire : un symbole de résistance collective, forgé dans la matière même du capital désagrégé. L’ensemble de ces symboles partage une logique : ce sont les préceptes d’une constituante citoyenne possible. Pas une idéologie fermée, pas un manifeste partisan — mais les valeurs-boussoles d’une démocratie réelle, inscrites non pas dans du marbre, mais dans du métal qui passe de main en main, qui s’use, qui circule, qui disparaît dans les poches. Mettre ces contre-pouvoirs dans la main du peuple, littéralement. Le jour ou l’argent disparaitra, , Palam, Photographie, 2020 II Genèse — Sous la glace, l’eau et le collectif Palam. Ce projet ne surgit pas du néant. Il naît d’un paradoxe fondateur qui mérite d’être dit clairement. En 2019-2020, le collectif Palam — dont je fais partie — se voit proposer une exposition à la Caisse d’Épargne de Nice Masséna. Une banque. Lieu chargé à l’excès de la symbolique normative du pouvoir monétaire, espace radicalement étranger au white cube, marqué par la charge de ce qu’il représente économiquement et socialement. La question se pose frontalement : accepter, c’est entrer dans l’antre du capital. Refuser, c’est se priver d’un budget de production, d’une visibilité centrale, d’un public différent de celui que l’on côtoie dans les circuits habituels de l’art contemporain. Il n’y a pas d’espace neutre — c’est une décision à assumer, pas à esquiver. Nous acceptons, avec le souci d’interroger profondément ce cadre. La question que nous nous posons : quelle serait la manière la plus écologique, la plus radicale, la plus cohérente d’utiliser ce budget alloué par une banque ? La réponse émerge lors d’une marche collective organisée pour faire le brainstorm de l’exposition — emmitouflés dans des couvertures autour d’un feu, près d’un refuge au cœur du Mercantour, la nuit tombant sur deux mètres de neige. Le lendemain, nous descendrions vers un lac gelé : sous la neige, la glace, sous la glace, l’eau. La destruction de l’argent était peut-être l’acte le plus puissant — politiquement, écologiquement, symboliquement. Nous scindons le budget en deux, matérialisons la moitié en pièces d’or nordique, construisons un four à fusion, et fondons le tout en une boule de quinze kilos. Cette boule, transportée à dos dans les hautes montagnes du Mercantour, y est cachée sous la neige — non pas une œuvre accrochée dans un espace de monstration, mais le centre névralgique d’une chasse au trésor invitant les visiteurs à quitter l’enceinte de la banque, à sortir de la ville, à s’enfoncer dans la nature pour y trouver ce que l’économie avait cessé d’être : une matière, un poids, une chose réelle. La banque avait financé sa propre critique, sans le savoir ou sans vouloir le voir. Film documentaire réalisé par Evan Bourgeau avec le collectif Palam → Voir le film C’est parallèlement à ce geste collectif, et non à partir de lui, que j’ai développé Détruire l’argent comme projet personnel autonome. Le collectif posait la question de la destruction symbolique de l’argent à l’échelle d’une exposition. Je posais la question de ce que l’on met à la place — sur la pièce elle-même, dans le métal qui circule. IV Les luttes comme matière première du pouvoir — dimension politique. Il est commun de penser que l’art joue un rôle subversif — qu’il résiste, qu’il conteste, qu’il ouvre des brèches dans l’ordre établi. Le pouvoir lui-même aime à le dire. Mais cette idée repose sur une confusion qu’il faut dissoudre : celle qui suppose que le contenu politique d’une œuvre détermine son effet politique. Ce n’est pas le cas. Ce qui détermine l’effet d’une…